DIGITAL HIPPIE UTOPIA / DYSTOPIA

Utopie/Dystopie. Le GIFF a souhaité revenir cette année sur la curieuse ambivalence du numérique, tel que nous la vivons au quotidien. Ses défenseurs mettent en lumière la manière dont réseaux sociaux et plateformes web ont démultiplié notre capacité à échanger des informations mais aussi, et surtout, à former des communautés d’intérêt au-delà de toute notion de frontière et d’espaces – vieux rêve hippie si intégré à nos usages désormais que l’on n’en perçoit plus le caractère révolutionnaire. A l’opposé, ses détracteurs mettent en avant le danger d’une société coupée du réel, où l’analyse constante de nos données par des algorithmes ne servirait qu’à nous réduire davantage en esclavage, ou disons à l’état de clients plus que d’humains. Utopie, dystopie du digital, donc, dont il serait vain de nier, dans les deux cas, la possible et troublante réalité.

Une piste de compréhension : si le numérique est schizophrène, c’est bien parce que l’acte de coder constitue, par capillarité plus que par volonté, un acte politique, qui permet à une société – celle de l’information, en l’occurrence – d’exprimer un ensemble de « valeurs » formant, in fine, une idéologie. De même que la langue d’un peuple formule son ethos, à partir d’une représentation partagée du monde et de soi, le langage numérique – ou plutôt technotronique, comme l’affirmait dès le début des années 1970 Zbigniew Brzezinski (futur conseiller personnel du Président Jimmy Carter) – véhicule un ensemble de concepts largement hérités du moment et du lieu où il s’est fixé. Soit dans l’Amérique libertaire des années 60, et principalement à San Francisco, autour des universités de Berkeley et Stanford. Dans un maelström d’expérimentations englobant tous aussi bien la prise de LSD, la recherche d’une sexualité plus transcendante et la création de systèmes d’information parallèles aux canaux traditionnels des médias dominants, une génération va créer les fondamentaux d’un univers qui, vingt ans plus tard, aura engendré une redéfinition complète de nos habitus humains. Voilà pour l’utopie. Mais l’avènement de la Silicon Valley – puisqu’au fond c’est de cela dont il s’agit – a aussi son histoire souterraine, puissamment dystopique, où l’obsession du « mind control » par le complexe militaro-industriel américain donne lieu à la création de programmes de reconditionnement expérimentaux comme le tristement célèbre MK-Ultra, et au financement massif par l’Etat des recherches les plus prometteuses dans les sciences de l’information. Une décennie plus tard, on verra la transformation des pionniers libertaires du digital en chantres du libre-échange et de l’entrepreneuriat capitaliste, jusqu’à apporter une dimension systématiquement libertarienne à leurs activités. 

C’est cette double identité du numérique que nous avons choisi d’explorer cette année!

Bon voyage. Bon festival.

Emmanuel Cuénod

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